jeudi 16 avril 2009

Proust


La construction poétique de la Recherche du Temps perdu de Marcel Proust

Pour ceux qui souhaitent comprendre les mécanismes de construction de la beauté poétique, beauté qui ne peut être le fruit du hasard, nous nous proposons d’en exposer un ici, en choisissant l’oeuvre d’un monstre : Marcel Proust.

D’où vient la beauté de la Recherche ? Comment son auteur a-t-il construit techniquement son écriture afin de rendre à la fois physique la joie exprimée par le sens poétique de certains passages de son texte, et d’en préserver en même temps le mystère ?
Un passage décrivant le style de Bergotte au sein même de l’œuvre, nous le dit :

A un point de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu trop minutieuse et intense, qu’il avait de prononcer certains mots, certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation et qu’il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour le mot "visage" qu’il substituait toujours au mot "figure" et à qui il ajoutait un grand nombre de v, d’ s, de g, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces moments), correspondait exactement à la belle place où dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière, précédés d’une sorte de marge et composés de telle façon dans le nombre total de la phrase, qu’on était obligé, sous peine de faire une faute de mesure, d’y faire compter toute leur "quantité". (c’est nous qui soulignons)

À la lumière de ce passage, Bergotte travaille donc les syllabes et les consonnes pour obtenir ses effets. Proust fait-il de même ? Appliquons directement son propos sur ses propres textes, les plus forts, ceux où la sensation est la plus extraordinaire et attachons-nous à écouter les sons comme s’il s’agissait d’un poème.

Les carafes dans la Vivonne

Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois "contenant" aux flancs transparents comme une eau durcie, et "contenu" plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir.


Isolons un extrait de ce morceau de bravoure de Marcel Proust :

à la fois "contenant" aux flancs transparents comme une eau durcie, et "contenu" plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant,

Observons la première partie de cette phrase.

/à la fois "contenant" /aux flancs/ transparents/ comme une eau durcie/

Chaque mot, sauf le dernier, se termine par une syllabe commune en "-an" /ã/ et donc rime comme s’il s’agissait d’un poème.

Mais il manque quelque chose car la dernière syllabe "eau durcie (1) " ne rime pas. Elle crée une surprise sonore en finissant en /i/ (durcie). Nous attendons donc un mot rimant avec le reste et c’est son absence qui engendre la sensation "délicieuse et irritante" du mot que l’on a sur le bout de la langue.

Proust a donc bien, comme Bergotte, fait "ressortir toutes leurs syllabes et chanter la dernière"

Mais ce mot manquant devant se finir en "-an" et remplacé par "durcie" dans "eau durcie", quel est-il ?

Il doit être très fréquent pour que nous puissions tous songer au même. Après "eau" c’est bien évidemment "courante", expression très populaire de notre langue, qui surgit. C’est un lieu commun verbal. Le délice de la sensation vient de ce qu’à la fois nous pensons à "eau courante" parce que la suite de syllabes rimant en "-an" nous y force, et qu’en même temps, Proust nous oblige à lire "eau durcie".

Le travail de Proust est donc de réaliser un "à peu-près" de langage afin de nous donner physiquement la sensation "délicieuse et irritante" du mot que l’on a sur le bout de la langue. Cette approximation de la rime n’est pas un défaut d’écrivain essayant de faire des vers sans y arriver : C’est le fondement même de son esthétique. Car c’est elle qui, par l’offrande non comblée de ce mot en suspens, fait naître le désir.

Et c’est ici que le sens rejoint le son de l’écriture, car l’adjectif "courante" s’applique très bien à la rivière. L’écrivain a donc magnifiquement mélangé les carafes à la rivière, par le son, comme le texte nous le raconte par le sens en s’appuyant sur l’expression métonymique classique, disons même générique " boire un verre".

La portion de phrase suivante :

"contenu" plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant,

De la même manière et même si c’est moins net que dans l’exemple précédent, nous pensons que "cristal liquide et courant" remplace le mot absent "cristallisé" qui rimerait alors avec "plongé".

"contenu" plongé/ dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant,

Le terme "cristallisé" convient parfaitement aux carafes dont les parois transparentes ressemblent à de l’eau cristallisée. Observez maintenant la très stricte correspondance des quatre termes que nous venons de découvrir :

eau courante <> cristal liquide et courant

cristallisé <> eau durcie

- Horizontalement, les termes s’associent par leur sens et par leur rime : l’eau durcie est comme cristallisée, l’eau courante est comme un cristal liquide et courant. La rime entre "durcie" et "cristallisé" est évidemment approximative - Proust n’a pas fait un poème ( c’est un à-peu-près) mais elle est réelle "cie" et "sé" sont tous deux très brefs et phonétiquement proches .

- Verticalement, les termes s’opposent par leur sens et leur rime : l’eau courante n’est pas cristallisée, l’eau durcie n’est pas liquide et courante.

- En diagonal, les termes se lient par leurs remplaçants : "eau durcie" (écrit dans le texte) remplace "eau courante" (suggéré par la rime), "cristal liquide et courant" (écrit dans le texte) remplace "cristallisé" (suggéré par la rime).


Si Marcel Proust a bien construit son texte comme nous venons de le décrire nous devrions retrouver dans d’autres endroits les mêmes effets. C’est ce que nous allons démontrer maintenant en étudiant le texte le plus brillant de la Recherche :

La couleur orangée du nom de Guermantes.


Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter jusqu’aux sources de la Vivonne, auxquelles j’avais souvent pensé et qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que j’avais été aussi surpris quand on m’avait dit qu’elles se trouvaient dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray, que le jour où j’avais appris qu’il y avait un autre point précis de la terre où s’ouvrait, dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le « Couronnement d’Esther » de notre église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond,-enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe : « antes ».

La question est la même que dans le paragraphe des carafes dans la Vivonne : Comment faire ressentir physiquement au lecteur la " lumière orangée qui émane de cette syllabe : « antes »" du mot Guermantes ?

Reprenons notre façon de procéder : intéressons-nous aux syllabes finales de ce texte comme s’il était un poème et observons leur rime "approximative" c’est à dire non pas par leur répétition en tant que telle, mais par leur caractéristique tel que leur longueur de son, leur consonne gutturale, plutôt chuintante, etc. bref par leur caractère.
Y a-t-il ici aussi un "mot remplacé" par un autre et qui va nous plonger dans la même sensation "délicieuse et irritante" du mot que l’on a sur le bout de la langue ?
Commençons donc par la fin : L’expression "syllabe : « antes »" ne fait penser à rien par quoi l’on pourrait la remplacer. Mais si l’on regarde la phrase qui l’introduit plus haut nous trouvons :

-enfin toujours enveloppés du mystère/ des temps mérovingiens/ et baignant comme dans un coucher de soleil/ dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe : « antes ».

Associons les mots rimant ensemble :

mystère <> lumière
mérovingien <> orangée
soleil < ? > syllabe : « antes »

Nous sommes ici au cœur du réacteur de la poétique proustienne : Notre court tableau montre bien que "soleil" devrait rimer avec "syllabe : « antes ».", comme le fait "mystère" avec "lumière", et "mérovingien" avec "orangée". Comme vu plus haut entre les mots "eau durcie" et "eau courante" du texte des carafes dans la Vivonne, l’expression "syllabe : « antes »" doit donc remplacer un autre mot finissant en /-eil/ comme "soleil" et commençant par "syllabe". Il serait parfait qu’il évoque aussi fortement la couleur orange. Enoncer en ces termes la question est la résoudre : Le mot recherché est "abeille" (syll-abeille ). Le mot "soleil" appelle à une rime finale en "eille". Le mot "syllabe" démarre le mot "abeille" (syll-ab-eille). À lui seul évidemment, "syllabe" ne donne pas envie de se terminer en "abeille", mais c’est parce qu’il suit de près le mot "soleil", et parce que depuis le début du paragraphe, l’alternance de rimes entre les mots produit "un flot caché d’harmonie, un prélude intérieur,"... "faisant ressortir toutes leurs syllabes et chanter la dernière" que nous cherchons sans le vouloir, ou plutôt, que nous voulons sans le savoir, faire rimer les mots entre eux comme le texte nous y invite, plus précisément, nous y oblige.
Remarquez l’éclatante couleur orange de l’abeille ! Observez aussi son caractère éminemment héraldique puisque son emblème est indiscutablement lié à la royauté française. C’est bien elle en effet qui colore en orangé le nom de "Guermantes" et non la syllabe du mot lui-même (2). Nous sommes donc bien encore une fois devant la même technique de remplacement d’un mot manquant par un autre qui va produire, par un procédé ORAL, l’incroyable surgissement VISUEL de la couleur orange.

D’autres textes

Pour ceux qui douteraient encore, voici d’autres exemples de "rime cachée avec une expression consacrée populaire et non-dite" :

Parmi les chambres dont j’évoquais le plus souvent l’image dans mes nuits d’insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray, saupoudrées d’une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés au ripolin contenaient comme les parois polies d’une piscine où l’eau bleuit, un air pur, azuré et salin.

"un air pur, azuré et salin." À l’oreille, le mot inhabituel "salin" dénote un peu par rapport aux deux autres adjectifs " pur" et "azuré". Il ne semble pas à sa place mais nous n’en sommes plus étonnés : C’est le dernier de la phrase ! Il doit cacher autre chose.
"pur" et "azuré" se terminant tous deux par une syllabe incluant la consonne /r/. Consonne /r/ que nous ne retrouvons pas dans "salin". Celui-ci remplace donc un autre mot qui assurerait la rime de l’ensemble. Ce mot en filigrane, quel est-il ? En cherchant nous trouvons aisément le mot qui ressemble à "salin" mais qui contient lui un /r/, c’est "marin". Nous retrouvons une expression familière sous-entendue dans la mémoire du lecteur : "un air marin". ( remplacé ici par "un air salin"). L’air marin, n’est-ce pas précisément ce que doit ressentir le narrateur à Balbec, dans une des chambres du Grand-Hôtel de la Plage ?

Et voici, pour le plaisir, un dernier exemple pris directement dans la célébrissime description des nourritures entendues et décrites par Albertine :
La glace a beau ne pas être grande, qu’une demi-glace si vous voulez, ces glaces au citron-là sont tout de même des montagnes réduites à une échelle toute petite, mais l’imagination rétablit les proportions, comme pour ces petits arbres japonais nains qu’on sent très bien être tout de même des cèdres, des chênes, des mancenilliers ; si bien qu’en en plaçant quelques-uns le long d’une petite rigole, dans ma chambre, j’aurais une immense forêt descendant vers un fleuve et où les petits enfants se perdraient.

Un détail attire notre attention. L’expression "...qu’on sent très bien être ..." surprend. La langue achoppe entre "bien" et "être", comme s’il manquait une liaison (bien qu’il n’en faille pas). Et celle-ci manque en effet si on considère le mot correspondant dont on a l’habitude : "bien-être" (bien-n-être) mot usuel qui possède bien lui l’habituelle liaison entre une consonne et une voyelle qui lui succède.
Puis la phrase se poursuit (des cèdres, des chênes, des mancenilliers). Et nous retrouvons le "n" manquant qui réapparaît ça et là, saute d’une syllabe finale à une intermédiaire et revient nous hanter en jouant avec sa consonne opposée le "c" /s/ mais surtout avec notre langue pour nous torturer délicieusement.
Une fois encore, le mot populaire "caché" par Proust est dans un rapport très étroit avec le sens du propos. Le bien-être, n’est-ce pas la sensation principale d’Albertine au moment où elle raconte son histoire ( et nous fait grincer des dents au moment même où elle prononce ce mot, à nous comme au narrateur écrasé de jalousie à cet instant ) ?

Il nous reste maintenant à vous inviter à poursuivre et découvrir ces trésors magnifiquement semés par Marcel Proust le long de son oeuvre, parce que trouvés par vous-même ils n’en sont que meilleurs.

David Orbach
Coste-Orbach architectes

(1) Originellement Proust a trouvé l’idée d’associer la carafe à de l’"eau durcie" chez Emile Mâle dans son livre l’art religieux du XIII ème siècle en France ( p 169 collection Le livre de poche) et qui citait lui-même Anselme de Laon disant "le cristal est de l’eau durcie". (2) Nous confirmons donc ici qu’il n’y a aucun lien entre le son de "Guermantes" et la lumière "orange" puisque, comme cela a été déjà remarqué par Jean Milly in La phrase de Proust (p 75), le mot "Guermantes" qui contient la voyelle /α/ peut faire autant penser à la couleur blanche qu’à l’orange ou même l’amarante.

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